Texte de A.M. – nouvelle

Chapitre 1

Tour Mermoz, appartement numéro 124, Aubervilliers, Ile de France

Ses hibiscus faisaient toute sa fierté. Aucun autre habitant de la tour n’arrivait à entretenir aussi bien ses parterres, mais elle, elle réussissait à faire survivre des fleurs tropicales, dans ce pays mordu tous les six mois par un froid vicieux. D’aucun disait que c’étaient les chansons du pays qu’elle fredonnait aux corolles qui étaient la clé de la survie de ces belles délicates. Elle faisait aussi pousser ses oignons, son thym, et avait entrepris depuis peu la culture de petits piments, tortionnaires sadiques des amateurs d’accras non avertis.
L’appartement tout entier était une parenthèse tropicale, au milieu du ciment et des effluves d’urine de la tour Mermoz, en plein cœur d’Aubervilliers. Au douzième étage, le numéro 124 se voulait une évasion, un retour à la terre multicolore de Guadeloupe. Un congé bonifié sans les huit heures de vol. Dès les premières fraicheurs de l’automne, les chauffages d’appoint rectifiaient la température, les murs sable, terre de sienne, orangés illuminaient la grisaille, et l’odeur constante d’épices sucrées promettaient l’évasion vers l’ile natale de Line Christophe.
Elle avait emménagé à la tour au début des années quatre-vingt, avec, emmitouflée dans plusieurs couvertures quelques peu élimées, son bébé de deux semaines. Une petite fille, qui était née, comme sa mère, très chevelue et très silencieuse. Les premiers mois, Line Christophe avec sa petite Sarah encore serrée dans son ventre, avait vécu au huitième étage de cette même tour, dans l’appartement de Sylvia Ramagassamy, une Guadeloupéenne de la génération de Line. Puis, grâce à la persévérance de Sylvia, « Indienne Matador », Line avait eu droit à son propre chez-elle au douzième.
Les deux amies s’étaient rencontrées quelques mois plus tôt, mais allaient rester des âmes soeurs toutes leurs vies.
A son arrivée en France, Line avait charroyé son ventre plus vraiment plat, de sa petite chambre d’hôtel du 20e arrondissement de Paris aux bureaux de placement pour femmes de ménage. Elle savait que le petit pécule que sa grand-mère lui avait glissé dans la main, quelques jours avant son départ de Guadeloupe, n’allait pas survivre longtemps à son train de vie : les petites missions de ménage ne suffisaient plus et le prix de l’hôtel lui semblait chaque jour plus exorbitant.
Une femme de ménage togolaise avec qui elle avait travaillé dans des bureaux du coté de Montparnasse lui avait apporté une partie de la solution : s’exiler en banlieue. Parcourir les mairies, pleurer chez des assistantes sociales, remplir des dossiers, décrocher un petit HLM et des aides de l’État. Après tout, elle était française, elle! Tout lui était permis!
C’est ainsi, au service de gestion des HLM d’Aubervilliers que la grossesse bien avancée de Line rencontra le gros ventre mou de Sylvia. Cette indienne corpulente avait été, dix ans plus tôt, reine de beauté dans sa commune natale de Saint-François en Guadeloupe. Elle s’était vite mariée avec le fils aîné de la famille Ramagassamy, dont le père possédait le seul car qui, à l’époque, faisait la liaison Pointe-à-Pitre-Pointe-des-Châteaux. Trois mois après le mariage, ils étaient prêts pour le départ en France : Ramagassamy-fils voulait être fonctionnaire. Il allait passer les concours et vivre en Métropole avec sa jolie épouse à la longue tresse brillante.
Mais arrivé en France, il avait subit l’ivresse. L’ivresse des blondes et des brunes, des rousses et des riches, qui aimaient son allure de Maharadjah et son accent chantant lorsqu’il parlait si bien le français. Elles se réjouissaient qu’il ne soit pas tout à fait noir, mais aimait son déhanché, qui sentait bon la Caraïbe. Bien vite, il ne se soucia plus du concours ni de Sylvia. Alors Sylvia se soucia du concours. Elle s’y présenta, avec dans son sac, blancs de sucre et dorés d’huile, trente-deux beignets géants, enfermés dans un boite en fer forgé.
A la fin des épreuves, elle s’assit à l’arrêt du bus, et les mangea consciencieusement, avec le front plissé d’une petite fille qui forme les arabesques de ses lignes d’écritures. Elle mangeait et méditait. Elle mangeait et décidait.
En rentrant ce soir-là dans la petite chambre de bonne qu’elle louait avec son époux, elle se mit à repasser. Elle repassa toutes les belles chemises de son mari, les amidonna avec soin, comme il les aimait, pour que les cols soit bien raides et qu’ils reçoivent mieux les marques de rouges à lèvres qui n’étaient pas le sien. Elle les repassa toutes et en fit une pile. Puis ce fut les pantalons. Les tricots de peau. Les caleçons. Le clocher de l’église Saint Paul affichait plus de 22h, mais il n’était toujours pas là. Surement dans quelque bar avec quelque belle. Elle sortit et empila les vêtements dans la cage d’escalier, sur leur paillasson, le front toujours plissé. Puis son visage se détendit. Elle sortit de son tablier un grand torchon dans lequel reposaient deux beignets encore chauds de la dernière cuisson. Elle prit le plus dodu, le plus tendre et le posa sur sa langue. Alors que le sucre fondu coulait dans sa gorge, elle releva sa longue jupe, son jupon en flanelle, et, debout, urina sur les piles de linge encore chauds. Elle dut légèrement se pencher pour s’assurer que les caleçons prenaient bien leur dose de « pissa ». Du « pissa » d’Indienne « Matador », du « pissa » jaune et aigre, du « pissa » de femme en colère. Puis, le visage toujours serein, elle referma la porte, à double tour, avant d’avaler le deuxième beignet.

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